05.08.2007

Quelqu'un sifflotait pas loin de nous

Il est presque trois heures du matin et je commence à tomber de fatigue. Cela fait deux heures, installé dans ce salon, que je lutte intellectuellement et verbalement avec lui. Insidieusement, par le truchement des mots, il tente d’introduire en moi ce pessimisme radical et névrotique qui le ronge depuis des décennies. Mais ce mal, avec sa structure logique, ses schémas, sa rhétorique, j’ai su en reconnaître les contours depuis longtemps, et les tentatives d’intrusion demeureront vaines. Mon esprit, par chance, est parvenu à fabriquer les anticorps nécessaires à ma survie. Et je tranche machinalement les têtes nouvelles de l’hydre logique et masochiste. Avec tristesse et lassitude aussi.

Mais ce matin, c’est particulièrement glauque. Devant son acharnement morbide mes velléités habituelles de lui porter secours cèdent le pas à une quasi répulsion. Car il va jusqu’à me prêter des intentions que je n’aie pas, jusqu’à déformer certains propos que j’aie laissé échapper durant nos discussions de la journée pour les ajuster à ses raisonnements. Je n’en peux plus et je commence sérieusement à songer à me retirer pour dormir quand soudain, semblant surgir de nulle part, j’entends très distinctement quelqu’un siffloter de manière décontractée. Cela ne dure pas plus d’une ou deux secondes. Mon père cesse de parler. A part nous, tout le monde dort dans la maison, et tous sont à l’étage. Aucun voisin immédiat. Mon père me regarde interloqué et me demande si j’ai entendu. Nous ne comprenons pas. Il se lève, jette un œil dehors. Il n’y a bien sûr absolument personne à l’extérieur. Le bruit ne semblait pas venir de dehors de toute façon. « Mais c’est dingue ! ». Oui, c’est dingue. J’approuve. Mais je ne peux m’empêcher simultanément d’attribuer à cet incident insolite une dimension profondément ironique. On eut dit que quelque chose ou quelqu’un avait voulu réagir aux propos désespérants de mon père et les stopper au moyen d’une des expressions les plus élémentaires du bien-être et de l’insouciance. Et j’en viens de manière naturelle bien qu’irrationnelle à me figurer, l’espace d’un instant, que mon esprit aurait très bien pu être à l’origine de la chose.