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15.10.2007
Monsieur le législateur
Monsieur le législateur,
Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con.
Ta loi ne sert qu'à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l'étiage toxicomaniaque de la nation parce que
1° Le nombre des toxicomanes qui s'approvisionnent chez le pharmacien est infime;
2° Les vrais toxicomanes ne s'approvisionnent pas chez le pharmacien;
3° Les toxicomanes qui s'approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades;
4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;
5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés;
6° Il y aura toujours des fraudeurs;
7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion;
8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu'on leur foute la paix.
C'est avant tout une question de conscience.
La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l'inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes: c'est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.
Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d'action contre ce fait de conscience: à savoir, que, plus encore de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de la vacuité mentale qu'il peut honnêtement supporter.
Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m'enlèvera jamais, c'est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j'ai perdu ma lucidité, la médecine n'a qu'une chose à faire, c'est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l'usage de cette lucidité.
Messieurs les dictateurs de l'école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés: il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c'est que l'opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l'avoir perdue.
Il y a un mal contre lequel l'opium est souverain et ce mal s'appelle l'Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.
L'Angoisse qui fait les fous.
L'Angoisse qui fait les suicidés.
L'Angoisse qui fait les damnés.
L'Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L'Angoisse que votre docteur n'entend pas.
L'Angoisse qui lèse la vie.
L'Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.
Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n'ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en malfaçon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit le disposer de mon angoisse, d'une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l'enfer.
Tremblements du corps ou de l'âme, il n'existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d'arriver à une évaluation de ma douleur précise, de celle, foudroyante, de mon esprit!
Toute la science hasardeuse des hommes n'est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.
Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n'est pas par amour des hommes que tu délires, c'est par tradition d'imbécillité. Ton ignorance de ce que c'est un homme n'a 'égale que ta sottise à la limiter.
Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.
Antonin Artaud
21:45 Publié dans Citations et engouements | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : poésie, loi, état, société, littérature




Commentaires
Depuis l'age de 12 ans, je sais qu'il est mon frère.
Depuis l'age de 17 ans, je sais qu'elle est ma médecine
Pas surprise partager avec toi.
Ecrit par : cile | 15.10.2007
Et moi qui ai parler jeune de rivaliser avec la drogue... sans comprendre le doute, sans doute ?
Ecrit par : - | 15.10.2007
Moi je suis un peu con, pardonnez-moi... mais que le législateur légifère... les paradis artificiels ne le regardent pas et il n'y entrave que dalle... Qu'il dresse ses barrières... ses interdits... ses violentes suppliques à la modération... on l'emmerde et on se démerdera sans sa bénédiction...
D'ailleurs... les Paradis Artificiels, ça devrait être un cheminement d'Aristocrate... parce que quand je vois les halls d'immeubles et la shit coupé au Michelin ZX que ces crétins consomment, je me dis que le "Club des Haschischins" se retourne dans sa tombe...
Ecrit par : Nebo | 15.10.2007
Cile/Cela fait un moment aussi qu'il me suit celui-ci. Heureux de partager.
-/En effet.
Ecrit par : Ezrah | 15.10.2007
Nebo/C'est sûr.
Mais cette lettre vaut surtout par la force poétique,la détresse et de la rage humaine impuissante face à un appareil aveugle et imbécile qu'elle exprime. Artaud s'en prend à ces représentants de l'Etat qui prétendent combattre un mal mais ne font que nuire à quelques êtres souffrants sans régler en rien les problèmes.
Ecrit par : Ezrah | 15.10.2007
Sentiment partagé, Ezrah, sur le texte et le témoignage qu'il projette. Un frère humain digne de Villon et Verlaine, dont on se sent proche, pour peu que l'on ait, au moins une fois, croisé cette angoisse.
Ecrit par : Arianil | 16.10.2007
C'est étrange, ça semble avoir été écrit hier, et c'est ça qui est inquiétant. Artaud le momo, ou son âme errante peut-être, vient donc griffer la graisse de l'idéologie ambiante et obscurantiste. Ticket pour Gataca?
Merci d'ouvrir l'oeil.
Ecrit par : djaipi | 17.10.2007
Arianil/Dieu nous préserve de la ressentir d'une manière aussi insoutenable qu'Artaud.
djaipi/Comme tu l'as très bien perçu, nous sommes toujours "en plein dedans".
Ecrit par : Ezrah | 17.10.2007
Je ne suis pas particulièrement partisan de l'usage de la drogue vu que j'ai trouvé finalement infiniment mieux, mais comme défense du libre-arbitre humain, ce texte est une sacrée piqure de rappel...
Ecrit par : joruri | 10.11.2007
joruri/la véritable transcendance, je pense...
Ecrit par : Ezrah | 11.11.2007
Même pas, l'humanité tout simplement. A la limite, sans transcendance, je garderais le même avis que personne n'a à dire à personne ce qu'il a à vivre...
Si personne ne m'(nous) a donné la vie qui ne l'ait reçu lui-même d'un autre, pourquoi supporter qu'on me dise ce que je dois en faire ?
Ecrit par : joruri | 11.11.2007
Si vous voulez dire que le libre-arbitre relève d'une transcendance, pourquoi pas, et si vous pensez que ma position doit à une conception de la transcendance, ce n'est pas faux.
Mais j'aime mieux un "pécheur" libre qu'un saint esclave...
Ecrit par : joruri | 11.11.2007
C'est l'éternel problème de la contrainte et de la liberté.
La liberté, oui bien-sûr, mais il faut parfois protéger les gens de certaines choses et même parfois d'eux-même, rien n'est simple.
La drogue, c'est encore un autre problème, peut-on considérer que quelqu'un qui est totalement sous l'emprise d'une substance est libre ? Est-ce toucher à sa liberté que de chercher à s'attaquer à la source même de son aliènation? C'est du cas par cas. Certains usent de la drogue avec une certaine maitrise de leur consommation (du moins, c'est ce qu'ils disent), d'autres sont accrocs très rapidement et ne maitrisent rien.
Ecrit par : Ezrah | 11.11.2007
Oui.
Oui.
Non, par contre. Selon ma conception un "pécheur" n'est plus libre. Il est précisément celui qui a renoncé à sa liberté.
Et un saint ne peut (donc) être esclave de quoi que ce soit.
Ecrit par : Ezrah | 11.11.2007
C'est exactement ce que m'a dit mon épouse, mais c'est aussi pourquoi j'ai mis le mot "saint" entre guillemets, pensant à celui qui s'estime tel, et qui donc...
"La vérité vous rendra libres"...Heureusement, c'est écrit au futur ! Ca laisse une marge de progression... :)
Ecrit par : joruri | 12.11.2007
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